MAUVAIS GARCON

 

Interview

BW : C’était marrant parce que moi, j’avais jamais fait de long-métrage avec un rôle principal, Bral c’était un de mes cinéastes préférés, j’avais adapté « Extérieur Nuit » au théâtre au conservatoire, j’avais vu les films « Extérieur Nuit » et « Polar » au moins dix fois chacun... Quand je lui citais les dialogues par cœur la première nuit qu’on a passé ensemble - parce qu’on a discuté toute la nuit dans un resto - dès la première fois, il croyait que j’avais travaillé sur ses anciens films pour avoir le rôle.

 

 

Je l’ai retrouvé à LT.C, les anciens studios à Saint-Cloud, il était en train de monter… j’étais très impressionné parce que j’ai assisté à une heure et demie de montage… il venait de produire et il remontait l’avant dernier film de Samuel Fuller qui s’appelait « Street of no Return » (Sans Espoir de Retour - 89) avec Keith Carradine. Déjà, je suis arrivé, il m’a dit bonjour, il s’est à peine tourné, et j’ai assisté à une heure et demie de montage de Fuller…donc déjà… Et on est allé dans un resto qui était en face d’L.T.C, à 8 heures du soir, et on en est sorti à 5 heures du mat, et il m’a peu parlé du film, il m’a posé des questions sur moi… on s’est réniflé quoi…

Après, c’est sûr, il a pas dû rencontrer beaucoup de comédiens qui aimaient autant sincèrement son travail que moi. J’connais très très bien son cinéma.

 

 

« Extérieur Nuit », c’est sorti, j’avais 18 ans. Si on me demande de citer trois films qui représentent ma génération à l’époque, dans les années 80, je vais le mettre dans les trois… Je vais mettre deux films avec Dewaere et « Extérieur Nuit »… Je vais mettre « les Valseuses », « Beau-Père » et « Extérieur Nuit »… C’est un film, pour moi, dans ma vie, complètement phare « Extérieur Nuit »… « Extérieur Nuit » est un film réaliste, pour moi, et « Mauvais Garçon » est une fable… D’ailleurs, je crois que son non-succès public est venu du fait que les gens, à cette époque là, n’ont pas vu que c’était une fable. C’est pas passé comme tel ! Tous les gens qui ont aimé, l’ont vu comme une fable ; et tous les gens qui ont rejeté le film ont dit « c’est pas  plausible » et acceptaient « pretty woman » deux ans après ! Les spectateurs français n’ont pas le même rapport au film français qu’à un film américain !…

 

Plus c’est complexe, plus c’est intéressant à jouer. Quand le personnage est très simpliste, c’est intéressant d’essayer de le rendre plus complexe parce que les êtres humains sont très complexes. Pour « Mauvais Garçon », c’était pas facile l’équilibre parce que, comme on est dans une fable… c’est quand même l’histoire d’une fille dans un donjon, qu’un prince charmant monte… Y’a cette notion qui existe dans le film… moi, je l’ai jamais pris comme un film réaliste. Il fallait jouer de façon réaliste… c’est plus proche de certaines pièces de théâtre, je veux dire,  que d’un film concret :

Y’a plein de choses… on a tourné à l’époque où les CD existaient depuis dix ans et on vend des 33 T… C’est pas par hasard, c’était pas un film rétro. Je crois qu’il a cherché à faire un truc universel sur l ‘amour. Qu’est ce que c’est que le sentiment amoureux entre deux entités ? Et après, si on regarde, toutes les femmes du film se ressemblent physiquement. Ludmila est une grande sœur de Delphine Forest… La juge pourrait être une sœur de Ludmila… les passantes dans la rue, Carole… c’est une espèce de déclinaison qu’un homme cherche toujours la même femme… que ça soit vrai ou pas, ça je ne sais pas, mais le film raconte ça … qu’un réalisateur fait toujours le même film, et ça, je crois que c’est vrai, qu’un poète fait toujours… qu’on passe son temps à tirer sur le même fil, avec une autre pression, avec une autre manière… moi, c’est ce que je trouve beau… si on regarde « Extérieur Nuit », « Polar » et « Mauvais Garçon », c’est le même problème existentialiste et qui est exposé dans trois genres différents : qui est le film réaliste, qui est le polar et qui est la fable. Et ça, je trouve ça super de chercher à raconter la même chose de manières différentes. C’est ce qui fait la particularité des vrais auteurs de cinéma.  

 

 

 

L’affiche a été placardée de façon énorme pour un film à petit budget… je crois que j’ai eu des propositions, on m’a envoyé des scénarios avant que le film sorte, ce qui n’était pas vraiment intéressant puisque ce n’était pas des gens qui m’avaient vu travailler mais qui voyaient de la publicité… mais c’est grâce à « Mauvais Garçon » que les professionnels m’ont rencontré et m'ont vu jouer.

 

Parce que tu as quand même déjà joué dans des films avec du monde, des grands réalisateurs…

 

BW : Oui, mais je n’avais pas eu de rôle qui permette… il n’y avait pas eu un rôle où on m’avait remarqué au cinéma. Je faisais surtout du théâtre. Non, c’est vraiment avec ce film là que j’ai… C’est à dire que depuis, je ne fais que des rôles principaux, au cinéma, à la télé… J’ai la chance depuis qu’on me propose des trucs beaucoup plus importants et puis j’ai joué avec Ludmila Mikael… J’ai vraiment eu de la chance sur ce film là… je bossais avec un réalisateur dont je connaissais par cœur le travail et j’avais comme partenaire une actrice dont je suis un fan absolu depuis que je suis ado, depuis que je vais au théâtre…

 

Ludmila ?

 

BW : Oui. Ludmila Mikael, au moment où j’ai fait « Mauvais Garçon »,  j’avais déjà dû voir, je ne sais pas,  15, 20, 30 spectacles avec elle.  

 

 

Gérard Lanvin, après « Extérieur Nuit », il a fait énormément de rôles aussi mais il est resté vraiment un peu tout le temps dans un personnage un peu marginal, un peu sombre, un peu ténébreux…

 

BW : Faut pas dire ça… on lui en a beaucoup donné ! Il faut savoir aussi la marge que les acteurs ont de choix entre telle chose et telle chose… si t’es dans un créneau de cordonnier et qu’on te propose huit rôles de cordonnier derrière, c’est pas que tu veux faire que des cordonniers, c’est que t’as pas le choix ! Lanvin, si on regarde là depuis 4-5 ans, où j’imagine que le panel qu’on lui offre est plus large comme style de rôles… y’a pas vraiment de parenté entre le personnage du « Goût des Autres »… enfin, je sais pas… si on cherche des exemples, c’est un acteur qui essaie au maximum de se diversifier.

 

C’est toujours un peu lui qui prend la décision quand même, c’est toujours lui qu’attaque, c’est le personnage fort…

 

BW : Il n’y a peut-être aucun réalisateur qui lui propose un personnage fragile, et on appelle peut-être systématiquement Daniel Auteuil pour ce rôle là et Lanvin pour le rôle du costaud… C’est pas Lanvin qui est responsable. Non, non, vraiment…

 

Et donc toi, par rapport à toi justement qui joue un personnage un petit peu décalé dans « Mauvais Garçon », est ce que tu as pu avoir après ça des rôles différents qui te permettaient de développer ton jeu ?

 

BW : Moi, j’ai essayé au maximum, dans les propositions que j’avais, de choisir les trucs les plus diversifiés, les plus éclectiques possibles. Donc, oui, oui, j’ai fait des trucs vraiment différents. Après, les gens, quand tu es marqué de ce que l’on appelle « un emploi », c’est dur d’en sortir. C’est l’avantage de l’âge d’ailleurs, c’est qu’en vieillissant, les acteurs sont moins… plus les acteurs vieillissent, moins les metteurs en scène les ciblent. C’est à dire que Lanvin, à 50 ans, aura des rôles qui sont beaucoup plus divers qu’on ne devait lui en proposer à 40 ou à 30.

 

 

Je n’en ai jamais parlé avec Bral, mais on t’annonce que ce film n’est pas un film réaliste et qu’une pochette de disque devient vivante. C’est à dire qu’on t’annonce tout de suite qu’on est dans la poésie. On ne te fait pas passer quatre flics qui mettent des menottes à quelqu’un, on n’est pas dans un film concret.

 

 

Ce plan là, c’est une merveille. C’est à dire, il y a comme les orientations de sa vie. Qu’est ce qu’il va choisir ? Et il finit devant un nid avec deux œufs…

 

 

Il y avait un cascadeur alpiniste qui m’expliquait : si tu y vas calmement, une jambe après l’autre, une main après l’autre et il m’a montré… si on ne se préoccupe pas du rapport au fait d’être en haut, c’est pas plus compliqué que de monter un escalier ou une échelle… j’ai monté à une échelle sauf que c’était à un immeuble, mais c’est quand même un immeuble où il y a toutes les prises, c’est pas une paroi où on cherche… là, pour monter le long du coin, il suffit de mettre un pied dans la rainure, monter la main, mettre le pied suivant, l’autre main… il n’y a pas besoin d’être un chat quoi… C’est pas si compliqué que ça.

 

 

Tu devais être bien accroché quand même ?

 

BW : J’étais « sécurisé ». Il y avait une poulie en haut de l’immeuble, j’avais un harnais avec une grande corde qui est sur le côté qu’on ne voit pas de l’immeuble et si je tombais, j’étais retenu par ça… j’m’explosais la gueule, je me rapais la gueule contre le mûr quoi… il fallait pas que je glisse… il faisait – 5 ou – 10, c’était en plein mois de janvier, c’est un hiver où il a fait super froid… il faisait très très froid… j’ai tourné ça, j’avais 29 ou 30 ans, c’était vraiment une « nuit de cinéma »… j’étais en train de grimper à un immeuble pour aller séduire une fille… puis les dialogues sont tellement beaux… ça me fait rire les dialogues…

 

 

La position dans laquelle je suis assis là, on a dû essayer, sans exagérer, 50 ou 60 positions différentes avec le texte, pour définir qu’il serait comme ça… alors, il y a des gens qui peuvent trouver ça exagéré, il y a des acteurs que ça agace, moi ça me passionne… je sais pas, comme un parolier va chercher le mot. Il a dix rimes possibles, mais le problème n’est pas de faire la rime. Le problème est de savoir, ce qui, dans son imaginaire… et à un moment, il a dit : ça ! Moi, ça ne m’intéresse pas de savoir pourquoi… je suis là pour donner, quand j’y arrive, le « ça » en question quoi…

Moi, c’est ça que j’aime bien dans mon boulot.

 

Après le montage, deux ans après, un jour il m’avait dit : « j’ai écrit un voyou et tu en as fait un poète »… je pense pas qu’il voulait que ce soit aussi attendrissant que ça. C’est à dire qu’on était toujours entre quel parti pris on prend entre la sensibilité et une distance.

Une des voix qui aurait été la plus belle, qui convenait le mieux au rôle, c’est la manière dont parle Sami Frey, donc j’ai essayé de trouver cette tonalité… comme le personnage est souvent dans la frime, que la voix traduise plus ce qu’il est vraiment que ce qu’il paraît être. Qu’est ce que ça raconte le film ? Qu’une femme, au bout du compte, sera toujours touchée par l’intériorité de l’homme et pas par sa manière de frimer et sa belle bagnole… elle en a vraiment rien à foutre de ça… elle s’en fout vraiment… et à un moment, il y a quelque chose chez lui qui la touche, et il aurait été en solex, cela aurait été pareil.  

 

 

 

Qu’est ce qui fait que tu choisis un film plutôt qu’un autre ?

 

BW : En général, le réalisateur. Soit parce que j’aime son travail comme c’était le cas avec Bral, soit parce que le gars, quand je le rencontre, il me plait. Moi, j’ai envie de bosser avec des gens que j’aime, tant que c’est possible.

 

Pour Bral, c’était les deux ? A la fois le travail, à la fois l’être humain ?

 

BW : Oui, c’est un personnage complexe et très très attachant. Vraiment.

 

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